Treize ans après la disparition de Nelson Mandela, l’Afrique du Sud, qui fut le symbole mondial de la réconciliation et de la lutte contre l’apartheid, sombre dans une crise identitaire et morale sans précédent. Les manifestations xénophobes du 30 juin, qui ont vu des dizaines de milliers de Sud-Africains réclamer l’expulsion des immigrés africains, révèlent un pays rongé par la colère, le chômage et le renoncement aux idéaux qui avaient ému le monde entier. Le monde craint que le rêve de « nation arc-en-ciel » de Mandala ne survive à cette tempête.
Le 30 juin 2026 restera comme une date noire dans l’histoire de l’Afrique du Sud. Des milliers de manifestants, drapeaux nationaux en main, ont défilé dans les rues de Johannesburg, Pretoria, Durban et Le Cap pour exiger le départ de tous les étrangers. « Ils prennent nos emplois », scandaient-certains. « L’Afrique du Sud d’abord » brandissaient d’autres. En apparence, une manifestation comme il en existe ailleurs, sur fond de crise économique et de chômage endémique. En réalité, la fin d’un rêve. Car ce pays-là, il n’y a pas si longtemps, était le visage de l’espoir.
En 1994, l’élection de Nelson Mandela, libéré après vingt-sept ans de prison, avait été vécue comme une renaissance, non seulement pour l’Afrique du Sud, mais pour l’humanité tout entière. L’apartheid, ce crime contre l’humanité, s’effondrait. La communauté internationale, qui avait imposé des sanctions historiques, applaudissait. L’Afrique, qui avait soutenu sans faille la lutte du Congrès national africain, exultait. Mandela était devenu le pape laïc de la réconciliation, l’homme qui avait su tendre la main à ses bourreaux. La « nation arc-en-ciel » était née, symbole d’une humanité réconciliée avec elle-même.
Treize ans après sa mort, le 5 décembre 2013, que reste-t-il de cet héritage ? Le pays est aujourd’hui miné par un chômage qui touche plus d’un tiers de la population active, une inégalité parmi les plus criantes du monde et une corruption systémique qui ronge l’État. L’eau potable manque dans certaines municipalités. Les coupures d’électricité sont devenues monnaie courante. Les services publics s’effondrent. Et dans ce terreau de désespoir, la xénophobie prospère.
Les manifestations du 30 juin, organisées par des mouvements citoyens radicaux, ont été autorisées par les autorités, qui ont déployé un imposant dispositif sécuritaire pour éviter l’embrasement. Mais le message non dit est qu’une frange de plus en plus importante de la population sud-africaine ne se reconnaît plus dans la « nation arc-en-ciel » chantée par Mandela. Elle lui préfère un repli identitaire, une défense agressive de la « sud-africanité » contre des migrants nigérians, zimbabwéens, mozambicains ou congolais accusés de tous les maux. Vingt-cinq mille étrangers ont déjà été rapatriés ces dernières semaines, fuyant des violences xénophobes meurtrières.
L’Union africaine, héritière de la solidarité panafricaine qui avait porté la lutte contre l’apartheid, a condamné ces dérives. Mais sa voix porte peu face à la colère populaire. L’impuissance des institutions internationales semble évidente. Car, l’UA n’a pas les moyens d’imposer le respect des principes qui l’ont fondée. Le silence des grandes puissances, autrefois si promptes à condamner Pretoria, est assourdissant. Où sont les sanctions ? Où sont les condamnations ? Où est la solidarité africaine qui avait porté le combat de Mandela ?
Comment en est-on arrivé là ? Ce qui est sûr, Mandela avait promis une « nation arc-en-ciel », une société où les différences seraient une richesse. Mais les promesses de justice économique, de redistribution des terres, de réduction des inégalités se sont heurtées à la dure réalité du quotidien. La pauvreté, la colère, le ressentiment ont trouvé un exutoire facile : l’étranger.
Les Sud-Africains noirs, qui avaient tant lutté contre l’injustice, reproduisent aujourd’hui le même réflexe identitaire que leurs anciens oppresseurs. La haine de l’autre n’est plus blanche, elle est devenue noire. L’apartheid a changé de visage. Le discours du « remplacement » migratoire, des « étrangers qui volent nos emplois », n’est plus l’apanage des héritiers du régime de Pretoria. Il est devenu le langage de la rue, des quartiers pauvres et des jeunes sans espoir. L’ironie de l’histoire.
Issa Djiguiba pour L’Analyse de la Semaine -ADS

