C’est dans un contexte de tensions croissantes entre l’Alliance des États du Sahel (AES) et la France que le Niger, le Burkina Faso et le Mali ont officiellement annoncé leur retrait de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). L’annonce s’est faite en plusieurs étapes : d’abord à travers des communiqués individuels des trois pays les 17 et 18 mars 2025, avant la publication d’un communiqué commun au nom de l’Alliance au soir du 18 mars 2025.
Les trois États reprochent à l’OIF une « application sélective des sanctions sur la base de considérations géopolitiques » et un « mépris pour leur souveraineté ». Ils l’accusent en fait d’être devenue un « instrument politique téléguidé ». Depuis l’arrivée des militaires au pouvoir dans ces pays, faut-il le rappeler, ils sont suspendus des instances de l’Organisation, contrairement, par exemple, à la Guinée, initialement suspendue en 2021 avant d’être réintégrée en 2024 malgré une situation politique similaire. D’autres pays francophones et membres de l’Organisation ayant connu des putschs, comme le Gabon et le Tchad, n’ont pas été sanctionnés, tandis que le Togo, malgré des entraves répétées aux principes démocratiques depuis des décennies, n’a fait l’objet de mesures similaires que pendant deux ans – de 2005 à 2007. Cette différence de traitement affichée entre les membres, perçue comme une politique du « deux poids, deux mesures », semble avoir pesé dans leur décision.
L’OIF justifie ces suspensions en s’appuyant très souvent sur la Déclaration de Bamako, qui proclame que « francophonie et démocratie sont indissociables : il ne saurait y avoir d’approfondissement du projet francophone sans une progression constante vers la démocratie et son incarnation dans les faits ; c’est pourquoi la francophonie fait de l’engagement démocratique une priorité qui doit se traduire par des propositions et des réalisations concrètes ». Cet argument est souvent avancé pour justifier le refus de l’Organisation d’accompagner les régimes non démocratiques. Cependant, cette disposition n’est pas appliquée de façon équitable entre les pays, ce qui peut alimenter non seulement des accusations de partialité, mais aussi des soupçons de collusion avec de grandes puissances, mettant ainsi en doute l’impartialité et la souveraineté des décisions prises.
Un tournant historique pour la Francophonie
L’OIF, héritière de l’Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT) créée en 1970 à Niamey, regroupe aujourd’hui 90 États et gouvernements. Initialement fondée par 21 pays, dont le Niger et le Mali, puis rejoint par le Burkina Faso (alors Haute-Volta) en 1973, elle a évolué au fil des ans pour devenir l’Agence Intergouvernementale de la Francophonie en 1998, puis l’Organisation Internationale de la Francophonie en 2005. Sa mission principale consiste à promouvoir non seulement la langue française, la diversité culturelle et linguistique, mais aussi la coopération en matière d’éducation, de démocratie et de droits humains.
Une rupture aux lourdes conséquences
Le retrait des pays de l’AES ne sera pas sans conséquences. L’Organisation investit massivement dans le développement, notamment dans les secteurs éducatif, économique et culturel. À travers l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), elle soutient de nombreuses initiatives de formation dans l’espace francophone, dont bénéficient également des étudiants de la région sahélienne. L’Alliance devra ainsi se préparer à la fin de ces programmes et financements. Ce retrait marque également une nouvelle étape dans la perte d’influence de la France en Afrique francophone, impactant potentiellement la diffusion de la culture et de la langue françaises, et la politique française dans la région.
L’OIF perd, en l’espace de deux jours, trois de ses membres, qui dénoncent son alignement politique. Pour la Francophonie mondiale, c’est un coup dur : l’AES compte plus de 70 millions d’habitants, potentiellement francophones. Ce retrait s’inscrit dans une dynamique plus large de remise en question de la politique française en Afrique, où des organisations comme l’OIF sont de plus en plus perçues comme des instruments d’influence.
Quel avenir pour la langue française dans l’espace AES ?
L’avenir de la langue française dans l’espace AES suscite de nombreuses interrogations. Son usage reste dominant au sein des gouvernements et des administrations, mais son statut évolue. La Constitution malienne votée en juillet 2023 l’a rétrogradée au rang de langue de travail, attribuant le statut de langues officielles aux 13 langues nationales du pays. Au Niger et au Burkina Faso, elle conserve pour l’instant son statut officiel. Une substitution définitive par les langues locales nécessiterait des réformes linguistiques et éducatives profondes.
Possible réorientation vers le Commonwealth ?
Ces dernières années, l’on a remarqué le gouvernement malien, à travers son Ministère des Affaires Etrangères, et aussi le Niger publier certains communiqués à la fois en français et en anglais. Une simple volonté d’élargir la portée de leurs messages à l’international ? L’avenir seul nous apportera une réponse claire. Pour l’heure, l’idée d’une possible adhésion de la Confédération sahélienne au Commonwealth, à l’image du Rwanda, semble peu probable. L’AES affiche un rapprochement stratégique assumé avec la Russie, réduisant les perspectives d’intégration à une organisation dominée par les puissances anglophones. Reste à voir si ce divorce avec la Francophonie, survenu juste quelques mois après celui avec l’Organisation sous-régionale – CEDEAO- marque de début d’une réorientation géopolitique de ces États sur la scène internationale.