Le retour de Paul Biya à Yaoundé, après 73 jours passés à l’étranger, met fin à une longue absence qui avait alimenté de nombreuses interrogations sur son état de santé et sur la conduite des affaires de l’État. À 93 ans, le président camerounais retrouve la scène nationale dans un contexte particulièrement sensible, marqué par une réorganisation récente de la hiérarchie militaire dont l’interprétation avait suscité plusieurs lectures. Son retour apporte ainsi une réponse concrète aux spéculations qui s’étaient multipliées ces dernières semaines, sans pour autant refermer les débats de fond sur l’avenir politique du Cameroun.
Paul Biya avait quitté le Cameroun le 7 juin pour ce que la présidence avait présenté comme un « court séjour privé » à Genève, en Suisse. Ce qui devait être temporaire s’est finalement prolongé pendant plus de dix semaines. Une durée inhabituelle qui a nourri les interrogations sur son état de santé et sur sa capacité à exercer pleinement ses fonctions à distance. Son retour à l’aéroport international de Yaoundé, jeudi, où il a été accueilli par des dizaines de partisans, constitue donc un événement politique en soi. Sans faire de déclaration publique, le chef de l’État a néanmoins envoyé le message qu’il est de retour au pays et demeure aux commandes.
Cette présence physique intervient à un moment où le pouvoir camerounais venait de procéder à une réorganisation de la hiérarchie militaire. Plusieurs responsables ont été nommés à des postes stratégiques et cinq colonels ont été promus au grade de général de brigade. Parmi eux figure Raymond Jean Charles Beko’o Abondo, reconduit à la tête de la garde présidentielle, une unité chargée notamment de la protection du chef de l’État et qu’il dirige depuis 2013. Dans le contexte de l’absence prolongée du président, cette reconduction avait donné lieu à diverses interprétations. Le retour de Paul Biya permet toutefois de replacer cette réorganisation dans une logique de continuité de l’appareil sécuritaire plutôt que dans celle d’une rupture imminente au sommet de l’État.
Pour les observateurs de la scène politique camerounaise, cette séquence reste néanmoins révélatrice des enjeux qui entourent la stabilité du régime. L’armée occupe une place centrale dans l’architecture institutionnelle du pays, confronté à plusieurs foyers de tensions sécuritaires, notamment dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ainsi que dans l’Extrême-Nord. Dans un tel environnement, la stabilité de la chaîne de commandement constitue un enjeu stratégique. Les nominations et promotions militaires permettent de maintenir le fonctionnement de l’appareil sécuritaire et de préserver les équilibres internes de l’institution. Le retour du président permettra ainsi de donner une lecture plus ordinaire à une réorganisation qui avait, dans son contexte, pris une dimension politique particulière.
Les rumeurs provoquées par l’absence prolongée de Paul Biya ne doivent toutefois pas masquer une réalité structurelle. Réélu pour un huitième mandat en 2025, le chef de l’État dirige le Cameroun depuis 1982. À 93 ans, il est le plus vieux chef d’État en exercice au monde. Ses absences récurrentes de la scène publique et les périodes prolongées passées à l’étranger alimentent inévitablement le débat sur la capacité du système politique à assurer, à terme, une alternance ordonnée. Il ne s’agit pas d’annoncer une succession imminente, mais de constater que l’âge du président et la longévité exceptionnelle de son pouvoir rendent désormais cette question incontournable dans l’analyse de la vie politique camerounaise.
Tout en mettant fin aux rumeurs les plus immédiates, le retour de Paul Biya ne dissipe pas toutes les interrogations sur l’avenir du pays. Il permet cependant au pouvoir de reprendre la main après plusieurs semaines d’incertitude et de réaffirmer la continuité institutionnelle. Mais derrière cette accalmie se pose la vraie question : comment le Cameroun préservera-t-il sa stabilité politique après Biya ?
Par Hamadi Sow, L’Analyse de la semaine – ADS

