La Guinée-Bissau traverse une crise politique majeure à l’approche de l’élection présidentielle de 2025. Le pays est secoué par un désaccord sur la fin du mandat du président Umaro Sissoco Embaló, qui affirme rester en fonction jusqu’en septembre 2025, alors que l’opposition considère que son mandat a pris fin en février. Cette incertitude a déclenché une médiation de la CEDEAO, qui s’est soldée par un échec retentissant avec l’expulsion de sa mission du pays.
Dans ce contexte explosif, la Guinée-Bissau incarne les contradictions de la CEDEAO, une organisation accusée d’incohérence dans sa gestion des crises. Ironiquement, Embaló, qui a dirigé la CEDEAO de 2022 à 2024, avait adopté une posture ferme contre les régimes militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger, prônant des sanctions sévères. Aujourd’hui, il rejette toute ingérence dans ses propres affaires, illustrant les limites de l’influence régionale de la CEDEAO.
Une présidentielle contestée et une CEDEAO rejetée
L’élection présidentielle prévue pour le 30 novembre 2025 est déjà minée par des tensions. L’opposition, menée par les coalitions PAI Terra Ranka et Cabaz Garandi, conteste la légitimité d’Embaló à rester en poste après février 2025 et menace de « paralyser » le pays.
Face à cette crise, la CEDEAO a envoyé une mission diplomatique pour tenter une médiation et apaiser les tensions. Cependant, cette mission a été brutalement rejetée par le président Embaló, qui l’a menacée d’expulsion. Finalement, la délégation a dû quitter le pays précipitamment début mars 2025, marquant un camouflet pour l’organisation régionale.
Cette situation met en lumière un double standard. Alors qu’Embaló prônait une CEDEAO forte et interventionniste lorsqu’il était à sa tête, il refuse aujourd’hui toute interférence dans son propre pays. Cela reflète une crise plus large : la CEDEAO peine à imposer son autorité et ses décisions sont de plus en plus contestées.
Embaló à la tête de la CEDEAO, une politique à double tranchant
Lorsque Umaro Sissoco Embaló a pris la présidence tournante de la CEDEAO en juillet 2022, il a adopté une ligne dure contre les régimes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger, imposant des sanctions économiques et diplomatiques pour les forcer à revenir à un régime civil. Cependant, cette approche a eu l’effet inverse : elle a alimenté le ressentiment populaire contre la CEDEAO, perçue comme un instrument d’ingérence extérieure. Finalement, en janvier 2024, ces trois pays ont décidé de quitter la CEDEAO et de former l’Alliance des États du Sahel (AES), portant un coup dur à l’organisation régionale.
Ironiquement, aujourd’hui, Embaló lui-même refuse toute intervention de la CEDEAO en Guinée-Bissau, notamment après l’envoi d’une mission pour tenter d’apaiser la crise politique liée à la fin contestée de son mandat. En chassant la mission de la CEDEAO, il adopte exactement la même posture que les juntes militaires qu’il condamnait autrefois. Ce retournement met en évidence le manque de cohérence et de légitimité de la CEDEAO, qui semble imposer son autorité de manière sélective : intransigeante avec certains États, mais impuissante face à d’autres dirigeants qui contestent ses décisions.
La CEDEAO face à une crise de crédibilité
L’expulsion de la mission de la CEDEAO en Guinée-Bissau et la perte de trois de ses États membres illustrent une crise profonde au sein de l’organisation. Son traitement inégal des crises est l’une des principales causes de son impopularité : elle s’est montrée implacable contre les juntes militaires du Sahel, leur imposant des sanctions lourdes, mais beaucoup plus indulgente envers des chefs d’État qui modifient les constitutions pour prolonger leur pouvoir, comme en Côte d’Ivoire, au Togo ou même en Guinée-Bissau. Cette politique de deux poids, deux mesures renforce la défiance des populations et affaiblit son autorité.
En outre, la CEDEAO peine à être efficace dans la gestion des crises régionales. Ses pressions diplomatiques et économiques n’ont ni empêché les transitions militaires de se renforcer, ni trouvé de solutions durables à la crise bissau-guinéenne. De plus, son image est ternie par la perception d’une influence étrangère, notamment française, ce qui alimente encore plus la contestation. L’échec de sa médiation en Guinée-Bissau est donc un nouveau revers qui pourrait accélérer sa perte de crédibilité si elle ne réforme pas sa gouvernance et ne revoit son approche des conflits en Afrique de l’Ouest.
La Guinée-Bissau, symbole des limites de la CEDEAO
L’élection présidentielle en Guinée-Bissau représente un moment décisif pour la stabilité du pays et pour l’influence de la CEDEAO. L’expulsion de sa mission par Umaro Sissoco Embaló est un acte de défiance envers une organisation qu’il dirigeait récemment et dont il prônait l’autorité. Ce paradoxe illustre non seulement la crise politique interne à la Guinée-Bissau, mais aussi les faiblesses structurelles de la CEDEAO, perçue comme une organisation sélective dans son application des principes démocratiques.
Plus largement, cet épisode s’inscrit dans une dynamique où la CEDEAO est vue comme inefficace et partiale, peinant à imposer ses décisions de manière uniforme. Son avenir dépendra de sa capacité à gérer équitablement les crises, restaurer sa légitimité et démontrer qu’elle est un véritable acteur au service des peuples et non des seuls dirigeants. Tant qu’elle ne corrigera pas ces failles, elle continuera à perdre du terrain face à la montée d’alternatives régionales comme l’Alliance des États du Sahel (AES), mettant en péril son rôle de garant de la stabilité en Afrique de l’Ouest.