Le 30 août 2023, un coup d’État militaire mené par le général Brice Oligui Nguema mettait fin à l’ère Bongo, une dynastie politique qui régnait sur le Gabon depuis plus de 50 ans. Présenté comme une « correction démocratique », ce renversement a soulevé des questions sur la réelle volonté des putschistes d’amorcer une transition crédible. Plus d’un an plus tard, l’annonce de la candidature du général Oligui Nguema pour l’élection présidentielle d’avril 2025 semble confirmer un schéma bien connu en Afrique : les militaires s’installent au pouvoir sous couvert de transition.
Lorsque les militaires ont destitué Ali Bongo, la scène politique gabonaise et une partie de la population ont accueilli la nouvelle avec soulagement. Les résultats de la présidentielle d’août 2023, qui accordaient la victoire au président sortant, étaient largement contestés. Le Gabon, riche en ressources naturelles mais miné par une mauvaise gouvernance, semblait enfin tourner une page. Pourtant, cette « libération » s’est vite heurtée aux réalités du pouvoir militaire.
Dès le début de la transition, le général Brice Oligui Nguema et le Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI) ont adopté une posture ambiguë. La dissolution des institutions, présentée comme une refondation nécessaire, s’est faite sans feuille de route claire, laissant planer le doute sur la réelle intention des militaires. Les promesses d’une transition démocratique ont été multipliées, mais aucun calendrier précis n’a été établi, alimentant les craintes d’une prolongation indéfinie du pouvoir militaire.
Avec la concentration progressive des pouvoirs entre les mains du général Oligui Nguema, la transition a rapidement pris des allures de consolidation de pouvoir. L’adoption d’une nouvelle constitution taillée sur mesure et la modification du cadre électoral ont préparé le terrain pour son maintien à la tête du pays. Son annonce de candidature en mars 2025 apparaît ainsi comme la confirmation d’un scénario classique en Afrique : une junte militaire prenant le pouvoir sous prétexte de restauration démocratique, mais finissant par s’y installer durablement.
Silence complice des organisations internationales
La réaction modérée de la communauté internationale face au coup d’État au Gabon contraste avec les sanctions sévères imposées à d’autres pays africains récemment touchés par des putschs. L’Union africaine (UA) et la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) ont certes suspendu le Gabon de leurs instances, mais sans imposer de sanctions économiques ou diplomatiques significatives. Cette différence de traitement soulève des interrogations sur l’impartialité des organisations régionales et internationales dans la gestion des crises politiques en Afrique.
Plusieurs facteurs expliquent cette approche plus souple. Contrairement au Niger ou au Burkina Faso, où les coups d’État ont renversé des présidents démocratiquement élus, celui du Gabon a mis fin à une dynastie contestée pour fraude électorale et mauvaise gouvernance. De plus, le pays ne présente pas les mêmes enjeux sécuritaires que le Sahel, où la lutte contre le terrorisme pousse les puissances occidentales à privilégier la stabilité politique. Enfin, la France, traditionnellement influente au Gabon, a adopté une posture discrète, se limitant à des condamnations formelles sans actions concrètes.
Ce double standard dans la gestion des putschs renforce le sentiment d’une politique à géométrie variable, où les considérations géopolitiques priment sur les principes démocratiques. En tolérant certains coups d’État tout en en sanctionnant d’autres avec fermeté, l’UA et la CEDEAO risquent d’affaiblir leur crédibilité et de donner l’impression que les régimes en place sont jugés non pas sur leur légitimité démocratique, mais sur leurs relations avec les puissances influentes.
Un militaire en campagne, le début d’un nouveau cycle ?
En annonçant sa candidature pour l’élection présidentielle d’avril 2025, le général Oligui Nguema suit un schéma déjà observé dans d’autres transitions militaires en Afrique. Après avoir modifié le cadre électoral et adopté une nouvelle constitution renforçant ses pouvoirs, il semble préparer le terrain pour une présidence qui, bien que légitimée par les urnes, risque de prolonger la mainmise de l’armée sur le pays. Cette démarche rappelle celle du colonel Mamadi Doumbouya en Guinée ou de Mahamat Déby au Tchad, où les engagements de transition démocratique se sont heurtés à la tentation de la conservation du pouvoir.
Si Oligui Nguema venait à être élu, le Gabon pourrait basculer dans une nouvelle ère où le pouvoir militaire s’institutionnalise sous une façade civile. L’absence de garanties sur un retour à un régime véritablement démocratique pose question, d’autant plus que la modification des règles du jeu politique en faveur du général affaiblit la crédibilité du processus électoral. Cette évolution pourrait confirmer une tendance plus large en Afrique, où les putschistes transforment progressivement leur rôle de « transition » en une nouvelle forme de pouvoir durable.
Une transition qui n’en est plus une
Le renversement d’Ali Bongo offrait une opportunité unique de réinventer la gouvernance au Gabon et d’ouvrir la voie à une véritable transition démocratique en Afrique centrale. Pourtant, les actions de la junte depuis son arrivée au pouvoir indiquent une volonté de consolidation plutôt que de renouveau. L’absence de réformes inclusives, le contrôle accru des institutions et l’annonce de la candidature du général Oligui Nguema montrent que la transition pourrait bien être une façade destinée à légitimer un pouvoir déjà acquis.
Face à cette situation, l’inaction de la communauté internationale et le manque de contestation au sein de la classe politique gabonaise favorisent un glissement vers un régime militaire institutionnalisé. Sans pression externe ni opposition interne forte, Oligui Nguema semble en mesure de suivre la trajectoire de nombreux autres militaires-candidats avant lui, transformant une promesse de transition en une présidence de long terme.
La question essentielle demeure donc : l’élection à venir marquera-t-elle un véritable tournant démocratique ou ne sera-t-elle qu’un simulacre destiné à valider un pouvoir déjà en place ? L’avenir du Gabon dépendra de la capacité de la société civile, des acteurs politiques et de la communauté internationale à exiger des garanties réelles pour un processus électoral transparent et inclusif.