Alors que les relations entre Abidjan et les autorités du Sahel sont au plus bas depuis des années, le vice-premier ministre ivoirien Téné Birahima Ouattara a tendu une main inattendue au Mali et au Burkina Faso. Une déclaration qui, au-delà du simple appel, pourrait marquer un tournant dans les dynamiques régionales.
C’est à Paris, en marge du salon Eurosatory, que le ministre ivoirien de la Défense a surpris son monde le 17 juin dernier. « Je reste convaincu d’une chose : le terrorisme ne peut être vaincu par un État. Il faut qu’il y ait une collaboration, une mutualisation des forces » , a-t-il déclaré, se disant « sincèrement prêt » à reprendre les opérations conjointes .
Cette ouverture intervient après des années de tensions diplomatiques exacerbées, notamment depuis l’arrivée des militaires au pouvoir à Bamako (2020) et Ouagadougou (2022). La coopération sécuritaire a été brutalement interrompue en juin 2024. « Il y a eu un arrêt brutal et depuis, il n’y a rien du tout », a regretté Téné Birahima Ouattara, soulignant que les attaques jihadistes menacent toujours les frontières nord de la Côte d’Ivoire. Selon lui, la réponse ivoirienne, mêlant le déploiement de 3 000 soldats et des investissements dans le développement local, a permis de préserver le pays d’attaques meurtrières depuis 2021.
Cependant, les contentieux entre Abidjan et ses voisins sont profonds et multiples. La crise des 49 soldats ivoiriens arrêtés au Mali en 2022, accusés d’être des mercenaires, reste un souvenir douloureux. Plus récemment, en 2024, le capitaine burkinabè Ibrahim Traoré a directement accusé la Côte d’Ivoire et la France de comploter pour déstabiliser son pays, un climat de méfiance renforcé par des accusations d’espionnage réciproques.
La question de l’alliance française est l’un des principaux points de blocage. Tandis que les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) ont rompu leurs liens militaires avec Paris et se tournent vers la Russie, Abidjan reste un allié clé de la France. Téné Birahima Ouattara l’a réaffirmé : « Que ce soit au niveau de la formation, du renseignement, des équipements, il y a une coopération exemplaire avec la France ». Ce choix stratégique isole la Côte d’Ivoire aux yeux des nouvelles autorités, qui perçoivent Abidjan comme un « centre de l’influence française ». Cette main tendue est aussi un signal fort adressé à la Cédéao, alors qu’Alassane Ouattara s’est montré ouvert à un dialogue avec les pays de l’AES pour les ramener dans le giron régional. Suivant les récents pas diplomatiques du Bénin, Abidjan semble miser sur une approche pragmatique.
Si Bamako et Ouagadougou ne répondent pas encore à l’appel, les propos du vice-premier ministre ivoirien ont au moins le mérite de rouvrir une porte.
Issa Djiguiba

