En affirmant que son différend avec Bassirou Diomaye Faye « n’est pas politique », Ousmane Sonko cherche à inscrire leur confrontation sur le terrain des principes de gouvernance. Lors de son entretien avec plusieurs médias, le président de l’Assemblée nationale a de nouveau placé au cœur du débat les fonds spéciaux, la transparence de la gestion publique, la fiscalité sur les carburants et la souveraineté économique. Autant de dossiers qui, derrière des désaccords techniques, révèlent une divergence plus profonde sur la manière de conduire la rupture promise aux Sénégalais.
Ousmane Sonko veut d’abord préciser la nature de son affrontement avec Bassirou Diomaye Faye. Pour le leader de Pastef, il ne s’agit pas d’une rivalité personnelle ni d’une compétition entre deux responsables cherchant à conquérir le même espace politique, mais d’un désaccord sur la manière de gouverner et de traduire dans les faits les engagements pris devant les Sénégalais. Au cœur de cette lecture figure la question des fonds spéciaux, longtemps présentés comme l’un des symboles de l’opacité de la gestion publique. Sonko rappelle que leur contrôle figurait parmi les engagements de son camp et estime que ces ressources doivent être davantage encadrées et soumises à des mécanismes de contrôle. Sa proposition n’est pas leur suppression, mais leur traçabilité, notamment à travers une commission composée de personnes assermentées. Derrière cette revendication se trouve la problématique sensible de savoir comment instaurer une nouvelle gouvernance tout en conservant des mécanismes financiers qui échappent en partie au contrôle public ordinaire.
Les explications de Sonko sur les fonds de la Primature donnent à cette bataille une dimension supplémentaire. L’ancien Premier ministre affirme que la Primature dispose de fonds spéciaux distincts de ceux de la Présidence et évoque notamment une enveloppe annuelle de 1,7 milliard de francs CFA pour les « fonds politiques », tout en contestant les montants beaucoup plus élevés qui circulent dans le débat public. Il détaille également certains crédits de fonctionnement de la Primature et affirme avoir demandé des explications sur des retraits de plus de 3 milliards de francs CFA intervenus entre mars et avril. Sonko soutient avoir saisi le ministre des Finances afin d’obtenir des éclaircissements sur ces opérations. Mais cette posture soulève aussi une question : comment exiger davantage de transparence au sommet de l’État sans soumettre aux mêmes exigences les dépenses effectuées sous sa propre responsabilité ? C’est d’ailleurs toute l’ambiguïté de cette « guerre des principes », sachant que la rupture ne peut être crédible que si les mêmes règles s’appliquent à tous, y compris à ceux qui les réclament.
Le dossier des carburants constitue un autre révélateur de la divergence entre les deux hommes. Depuis le 15 mai 2026, le prix du super est passé de 920 à 990 francs CFA le litre et celui du gasoil de 680 à 755 francs CFA. Sonko refuse de réduire cette décision à la seule nécessité de préserver les équilibres budgétaires. Il avance, pour 2025, un montant de 765 milliards de francs CFA de taxes contre environ 385 milliards de francs CFA de subventions aux hydrocarbures. À ses yeux, l’État prélève donc davantage sur les carburants qu’il ne consacre au soutien des prix. Il souligne également que les taxes représenteraient entre 40 et 50 % du prix payé à la pompe. Son raisonnement dépasse ainsi la simple contestation d’une hausse pour interroger la répartition de l’effort demandé aux Sénégalais. Si les citoyens doivent accepter une augmentation du prix du carburant au nom des contraintes économiques, selon lui, pourquoi l’État ne réduirait-il pas également sa propre ponction fiscale ? En demandant que « l’État prenne sa part de sacrifice », Sonko défend une conception de la gouvernance fondée sur le partage de l’effort national.
Cette même logique traverse son discours sur les ressources stratégiques et la souveraineté économique. Dans son entretien, Sonko revient notamment sur le dossier Yakaar-Teranga et sur la nécessité de préserver les intérêts du Sénégal dans l’exploitation de ses ressources pétrolières et gazières. Il évoque également le rôle de Petrosen et la possibilité d’associer des partenaires privés à certains projets, tout en maintenant une présence significative de l’État. Le sujet rejoint celui des carburants, mais dans les deux cas, Sonko pose la question de la capacité du Sénégal à mieux maîtriser la chaîne de valeur de ses ressources et à faire en sorte que les choix économiques bénéficient davantage à la population. La souveraineté devient ainsi, dans son discours, un principe concret de gestion des ressources publiques et nationales, et non plus seulement un marqueur politique.
Mais c’est sur ce terrain que l’affirmation selon laquelle « le problème avec Diomaye n’est pas politique » trouve sa principale limite. Les divergences portent officiellement sur la gouvernance, la transparence, les fonds spéciaux, les choix économiques et la souveraineté. Pourtant, elles ont désormais des conséquences directement politiques. La fin des fonctions de Sonko à la Primature, suivie de son accession à la présidence de l’Assemblée nationale, a transformé un désaccord au sein du pouvoir en confrontation au sommet de l’État. Le débat ne porte donc plus seulement sur la gestion des fonds publics ou sur le prix du carburant. Il touche désormais à la définition même de la « rupture » promise aux Sénégalais. Entre Sonko et Diomaye, deux anciens compagnons de combat semblent défendre deux lectures différentes d’un même projet, dont l’une est plus offensive, centrée sur la transparence, la souveraineté et la reddition des comptes ; l’autre est confrontée à la nécessité de concilier ces ambitions avec les contraintes institutionnelles, économiques et budgétaires de l’exercice du pouvoir.
La « guerre des principes » est ainsi devenue, qu’ils le revendiquent ou non, une bataille politique pour déterminer qui incarne le mieux la promesse de changement faite aux Sénégalais.
Par Djongué Souleymane Issa, L’Analyse de la semaine – ADS

